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Fév 13, 2020

Raconter une histoire dans le respect de la pédagogie Montessori : action ritualisée et extraordinaire aventure ?

Raconter une histoire dans le respect de la pédagogie Montessori : action ritualisée et extraordinaire aventure ?

Introduction

Lorsque j’étais éducatrice, je racontais déjà beaucoup d’histoires. Je choisissais, la plupart du temps, de ritualiser ces moments. Je privilégiais des rassemblements avant le repas par exemple afin d’offrir à tous un instant de calme avant de manger ou des moments particuliers lorsque les enfants étaient moins nombreux au lever de sieste.

Ces temps étaient devenus un rituel, une habitude autant pour eux que pour moi. Un moment de calme et d’apaisement. J’observais parfois un peu d’agitation dans le groupe, un manque de concentration, j’arrêtais alors assez rapidement l’activité. À contrario j’observais parfois et en étais à chaque fois très heureusement surprise, une attention particulière, un silence dense, habité. Je prenais dans ces moment-là le temps de ralentir le rythme de l’histoire, de favoriser les ruptures de rythme ou d’intensité vocale, de faire durer plus longtemps les silences, de prendre le temps pendant ces silences d’échanger des regards avec les enfants. Leurs yeux semblaient habités par une intense émotion. C’était un échange riche.

Ce sont ces temps particuliers que j’ai à cœur de recréer dans la pratique de mon métier de conteuse car, pour eux comme pour moi, ce n’était plus un rituel parmi d’autres mais une extraordinaire aventure. Je ne sais jamais comment vont réagir les enfants lorsque je démarre une séance. Si cet instant magique va éclore ou non. S’ils vont être concentrés, attentifs ou au contraire agités. Mais ce que j’ai constaté c’est que plus j’aborde les choses avec calme, avec une voix douce et apaisée, plus je favorise la concentration. J’ai ritualisé mes séances en observant les enfants. J’ai testé, expérimenté. Certaines de ces expériences furent des réussites, d’autres des échecs mais elles m’ont permis d’enrichir ma palette de choix quant à la pratique de mon métier. Le métier de conteuse, malgré une apparente répétition, est riche de différents aspects : le choix des histoires, travail de recherche qui se fait en amont ; la ritualisation d’une séance, qui se construit au fur et à mesure des expériences vécues sur le terrain ; la technique du jeu d’acteur, cet outil si précieux qui permet de rendre de simples mots mis les uns à la suite des autres vivants, vibrants, passionnants et qui permet de faire naitre dans les yeux des enfants une étincelle particulière.

I – Choix des histoires et contes

a)     Message transmis

Notre pédagogie suggère une méthodologie particulière quant au choix des histoires. En effet, lire une histoire à des enfants si jeunes n’est pas une action anodine. A ces âges-là, comme le dit Maria Montessori, ce sont des « éponges », des esprits absorbants ; il faut donc être très vigilant et attentif au choix des histoires car chacune d’elles envoie un message. Il s’agit en quelque sorte d’un passage vers leur inconscient. En effet, lorsqu’ils écoutent une histoire, les enfants l’écoutent avec leur imagination ce qui, selon Maria Montessori, leur permet une assimilation profonde et durable de nouveaux savoirs. « Nous ne pouvons pas faire de découvertes sans que nous imaginions au préalable ce que nous cherchons. C’est toute l’intelligence qui travaille selon le mode de l’imagination. Toutes les découvertes de l’humanité sont le fruit de l’imagination. L’imagination est vraiment la substance de notre esprit. Toutes les théories et tous les progrès proviennent de cette faculté de l’esprit qui reconstruit. (…). Les théories sont reçues comme des contes dans notre imagination et elles sont ensuite reconstruites par notre intelligence. C’est pour cela que les théories peuvent être communiquées ».

Selon Maria Montessori, l’imaginaire pousse à sortir du réel, l’imagination permet de l’approfondir, elle permet donc de développer l’intelligence. Il faut donc être vigilant quant à la teneur du message transmis par les histoires. « Nous devons rechercher quelles sont les caractéristiques qui permettent ce trésor qu’est la concentration. Nous pouvons aussi rechercher les caractéristiques que l’enfant peut saisir à travers chaque histoire pour voir comment elles peuvent aider au développement de sa faculté de compréhension. »

Ce que j’ai à cœur de transmettre, c’est un message de bonheur et de bienveillance, un mode d’emploi pour les futurs adultes qu’ils seront. Futurs adultes qui auront, comme tous, des contrariétés, des tristesses, des peurs, des désespoirs fondés ou non sur des évènements concrets. Or, comment parvenir à être heureux dans ce tumulte qu’est la vie ? Comment trouver la bonne méthode ? Comment continuer envers et contre tout à regarder la vie avec le sourire, sans agressivité, sans jalousies, sans négativité mais au contraire avec une positivité lumineuse, une lumière intérieure vive ? Dans « Le Miracle de Spinoza » Frédéric Lenoir nous dit que la vie de cet homme fut consacrée à découvrir un bien véritable qui lui « procurerait pour l’éternité la jouissance d’une joie suprême et incessante. » Cette recherche de la joie est à mon avis l’objectif le plus ambitieux auxquels les futurs adultes dont nous nous occupons pourrons prétendre. Si nous voulons que cette joie soit durable et persistante, selon Spinoza, il faut qu’elle vienne de l’intérieur, qu’elle ne soit pas dépendante d’objets, d’évènements extérieurs. J’aimerai leur montrer la route de ce cheminement intérieur, leur offrir cette réponse, ce message qu’il m’a fallu attendre de nombreuses années avant de comprendre.

b)     Histoires réelles

Notre pédagogie conseille également de ne pas exposer nos enfants à des histoires fantastiques avant l’âge de six ans puisqu’ils ne distinguent pas de différence entre le réel et l’imaginaire avant cet âge. Respecter cette démarche, c’est respecter le rythme de construction de l’imaginaire. Maria Montessori nous livre ce message : « Les raisonnements germent peu à peu comme quelque chose de vivant qui croît et qui se concentre, grâce aux images prises dans l’environnement » (« L’enfant » p.94), je crois qu’il est important, voire primordial, que les images que nous transmettons à l’enfant lors de la lecture d’une histoire soient dénuées d’irréalité, puisqu’un raisonnement construit sur quelque chose qui n’existe pas sera forcément bancal.

Ce choix peut paraitre réducteur dans le choix des livres et contes, mais il permet d’offrir aux enfants l’opportunité de se construire leur propre imaginaire, leur propre imagination qui sera un des vecteurs de leur intelligence, dans un monde de vérité. En effet, que pensera un enfant du monde des adultes en comprenant que le Père-Noël n’existe pas, que les animaux ne parlent pas le langage des humains, que les bonnes fées n’existent pas, que les chevaliers ne combattent pas des dragons mais d’autres hommes ? Comment demander à un enfant de comprendre les vertus de l’honnêteté et de la vérité si nous commençons par lui mentir ? Si nous respectons ce principe, les enfants pourront d’eux même inventer des personnages et situations fantastiques puisqu’ils auront conscience que tout ceci n’est qu’imaginaire. Ce monde imaginaire qui peut parfois sembler effrayant ne l’est plus du tout si on sait qu’à tout moment on peut en sortir. Quoi de plus effrayant, en effet, qu’un dragon crachant du feu pouvant surgir à tout moment ou un renard pouvant par ruse arriver à ses fins et dévorer sa proie ? Mes principales recherches résident donc dans le fait de trouver des contes et histoires se situant dans la vie quotidienne, dans la vie réelle mais tout de même emprunts de fantaisie, d’humour ou de poésie. Il s’agit en effet, outre le fait de choisir des histoires de la vie quotidienne, d’offrir aux enfants des situations concrètes qui peuvent induire des questionnements et qu’ils y trouvent les outils pour y répondre. Il peut s’agir par exemple d’une histoire concernant l’apprentissage de la propreté, la gestion de la colère, la séparation avec sa maman. Les histoires peuvent apporter beaucoup : langage, ouverture sur le monde, découverte d’autres cultures. Cette recherche est passionnante mais ce qui me procure le plus de plaisir dans cette partie de mon travail, c’est l’échange qui suit généralement la première lecture d’une histoire.

c)     Expérimentation, observation

Lors de la pratique de mon métier, il m’apparait que les principes les plus importants sont l’expérimentation et l’observation. En effet malgré une réflexion poussée quant au choix des histoires et de leurs contenus, le meilleur « baromètre » reste la réaction des enfants. Lors de la lecture d’une nouvelle histoire, les silences, l’attitude physique, les questionnements, la concentration ou la non-concentration des enfants que ce soit au Nido (enfants de 3 mois à 2 ans), en CE (Communauté Enfantine : enfants de 2 ans à 3 ans) ou en MDE (Maison Des Enfants : enfants de 3 ans à 4 ans) vont m’indiquer si le contenu, le rythme, les mots de l’histoire correspondent à leur classe d’âge et à leurs besoins. Il ne suffit évidemment pas d’une fois pour décider qu’une histoire conviendra ou ne conviendra pas. Il faut la proposer souvent et la lire plusieurs fois et dans différents groupes d’âges. L’exemple le plus significatif est l’arrivée de l’histoire « Bébé est bien caché » : j’avais choisi cette histoire pour la CE et la MDE, me contentant au départ de comptines, histoires courtes et simples et imagiers au Nido. Un jour j’ai eu envie d’essayer autre chose. Quelle ne fut pas ma surprise ! Un silence et une concentration de plus en plus denses émergeaient au sein du groupe. Plus j’avançais dans l’histoire, plus ce silence devenait habité, plus les enfants s’approchaient de moi pour mieux voir. Lorsque j’ai eu terminé de lire le livre, le silence est resté quelques instants, le temps paraissait suspendu. Puis les choses ont repris leur rythme normal. Aujourd’hui, les enfants des Nido, même s’ils n’ont pas encore l’outil du langage savent à leur façon me réclamer cette histoire, en mimant mes attitudes ou en cherchant le livre par exemple. « Bébé est bien caché » marche bien aussi dans les autres groupes mais ce qui se passe au Nido avec cette histoire est magique et reste magique depuis plusieurs mois. Ce dont je suis persuadée suite à cette expérience, c’est qu’il ne faut partir avec aucun a priori concernant la réaction des enfants lorsque je leur présente de nouveaux livres, l’expérimentation et l’observation sont les meilleurs indicateurs. La liberté des enfants dans leurs choix, dans leurs mouvements, dans leur autonomie permet une réelle expérimentation scientifique quant à ce choix puisque si l’activité ne leur plait pas, ils partiront faire autre chose. Les enfants de nos crèches, en effet, quelle que soit leur classe d’âge, sont déterminés dans leurs choix, leurs envies. Et même s’ils n’ont pas tous l’outil langagier, ils savent exprimer leur besoin et sont par conséquent pour moi les meilleurs juges de mon travail et de mes choix.

II – Ritualisation d’une séance

Lors de mes interventions en structure, j’ai à cœur d’offrir un moment ritualisé. En effet, les enfants ne me voient pas tous les jours, je suis un élément qui ne fait pas partie de leur vie quotidienne. Ritualiser le plus possible mes interventions leur permet d’avoir des repères quant au déroulement de mes séances. Je pense que ces repères les rassurent, les sécurisent et leur permettent d’acquérir de nouveaux apprentissages, de nouvelles compétences de façon plus fluide.

a)     Installation et clôture

Les rituels de démarrage et de clôture d’une séance ont une part très importante dans mes séances. Quoi de plus important, en effet, que de permettre aux enfants de se préparer à l’activité afin d’en profiter le mieux possible ? Quoi de plus important que de clôturer une activité avec douceur et sans précipitation afin que les enfants reprennent le cours de leur quotidien sans frustration ? Maria Montessori nous donne l’exemple d’une petite fille ayant été contrainte par des causes extérieures de changer de lieu et de position en cours de récit : « L’histoire ne l’intéressait plus. Les circonstances avaient provoqué un évènement : la mère et le coussin avaient changé de place ; la relation merveilleuse, commencée dans une pièce, se terminait dans une autre ; le conflit développé dans l’âme de la petite fille était dramatique et irréparable. » («L’Enfant » p. 83) Ceci nous apprend que si on respecte la période sensible de l’ordre en ritualisant les lectures d’histoires, les enfants auront la possibilité psychique d’acquérir de nouveau savoir. Au fur et à mesure, ils seront capables d’anticiper, ils s’approprieront le temps : « d’abord », « ensuite », « et ensuite », « pour finir».

Lors de mes interventions aux Nido, je commence avec une voix douce en me baissant à hauteur des enfants pour dire bonjour à tous, puis je m’installe au coin doux et commence ma séance. Je laisse les enfants venir à moi par eux même et participer à l’activité s’ils le souhaitent tout en restant vigilante à ce qui se passe dans le reste du module. Y a-t-il un enfant qui aimerait venir mais n’ose pas ? Y a-t-il un enfant qui aimerait venir mais n’est pas encore suffisamment moteur pour se déplacer seul ? J’aide donc ceux qui en ont besoin au fur et à mesure de la séance et reste attentive pendant tout le temps de mon intervention au langage non-verbal afin de répondre de mon mieux aux attentes et besoins que je peux observer.

Pour clôturer la séance, j’invite toujours les enfants à m’aider à ranger le matériel puis je leur explique ce qui va se passer pour eux (l’heure du repas, l’heure de la sieste …) et leur indique le moment de ma prochaine intervention ou leur dit au revoir.

Durant toute ma séance, j’use d’une voix douce et posée pour les inciter au calme et à la concentration.

Lors de mes interventions en CE ou en MDE, lorsque je prends un groupe et me positionne ailleurs que dans le module, j’invite les enfants à s’assoir sur des coussins que j’ai mis en place au préalable, je leur laisse le temps de s’assoir comme ils le souhaitent et de regarder les livres. Un fois qu’ils sont installés, je dis bonjour à chacun d’eux de façon individualisée en utilisant leur prénom, s’ils sont d’accord pour ce contact physique, je leur serre la main. Durant ce moment, un silence dense s’installe souvent et je lis de la fierté dans les yeux des enfants. Je leur présente ensuite les livres, les nouveaux et ceux qu’ils connaissent déjà. La séance peut alors commencer, je les sens prêts, ils sont concentrés, attentifs, en attente de ce qui va se passer. Lors de la clôture de la séance, je prévois un temps pour parler des histoires que nous avons lues.

Lorsque j’interviens au sein du module, je m’installe au coin doux et laisse les enfants aller et venir comme ils le souhaitent.

b)     Lecture d’histoire

Lorsque je lis une histoire, je commence par faire choisir un livre à un enfant, j’attends le silence et je commence la lecture. Connaissant la plupart des textes par cœur, je peux avoir le visage tourné vers eux, ils peuvent ainsi avoir accès au jeu émotionnel que je mets en œuvre. Le livre est maintenu dans leur direction afin qu’ils puissent également avoir accès aux images et illustrations. Le plus important à mon sens lors de ces lectures est d’être vraie, sincère, de chercher des indices de jeu dans les yeux des enfants ; ils restent toujours mon meilleur baromètre. S’ils manquent d’attention, j’essaie de baisser le volume sonore de ma voix et de ralentir le rythme, créer des ruptures. Si l’histoire les effraie, je baisse en intensité de jeu. Je n’hésite pas à passer à une autre histoire si je sens que l’histoire choisie de fonctionne pas, peut-être fonctionnera-t-elle un autre jour … Souvent j’intercale entre chaque histoire une chanson ou une comptine avec une marionnette ou une intervention d’ « Oscar » (en CE ou MDE). « Oscar » est une marionnette garçon qui a le même âge que les enfants, il vit des choses similaires et expérimente la vie de la même façon. Lors de la lecture de l’histoire, j’invite un enfant à prendre Oscar sur ses genoux afin qu’il puisse lui aussi écouter l’histoire. J’essaie de faire en sorte que d’une séance à l’autre, tous les enfants puissent porter Oscar et choisir une histoire, l’équité est très importante pour moi dans le déroulement de mes séances. L’échange que je peux avoir avec ce personnage qui commence à devenir une mascotte me permet d’ouvrir des discussions. « Oscar » m’aide à médiatiser la relation : s’adresser à une marionnette libère la parole. Le but principal de mon métier est le langage.

c)     Langage

Comme je le disais précédemment, mon rôle de conteuse est relié au langage. Je ne procède évidemment pas de la même façon dans tous les modules.

Lors de mes interventions au Nido, j’ai ritualisé un temps de langage durant lequel je sors les marionnettes une à une par catégories (les animaux de la ferme, les animaux aquatiques, les animaux de la forêt, les personnages, …) en les nommant avec une voix posée. La consigne à respecter est d’attendre que toutes les marionnettes soient sorties avant de les manipuler. Cette consigne permet aux enfants de se concentrer sur le vocabulaire. Je sors les marionnettes avec une économie de gestes afin de simplifier au maximum cette action.  Je rappelle la consigne avant chaque séance. Je suis toujours surprise de constater que des enfants si jeunes ne possédant pas encore l’outil langagier soient capables de respecter une consigne. Une fois le sac à marionnettes vide, il y a très souvent un temps durant lequel les enfants observent les marionnettes avant de les manipuler. Les comptines et chansons accompagnées de marionnettes étant très fréquentes au Nido, lors de leurs manipulations, ils utilisent par mimétisme les mêmes gestes que moi, je les accompagne pour les aider à manipuler la marionnette s’ils en ont besoin. Il arrive même parfois qu’il commence à ânonner le nom de l’animal qu’ils ont en main. Lors de ces moments-là, je n’interviens en aucune façon et reste en retrait afin de laisser l’enfant expérimenter et le langage et la main : « Il serait donc logique de prendre en considération, pour examiner le développement psychique de l’enfant, l’origine des deux expressions du mouvement que l’on pourrait qualifier d’intellectuelles : l’apparition du langage et le commencement de l’activité des mains qui aspire au travail. » (« L’Enfant » p.116)

En CE et MDE, je cherche les échanges langagiers de type conversationnels. Lorsque je lis une histoire, je prévois toujours un temps d’échange pour parler de l’histoire. Ce temps permet de m’assurer qu’ils ont bien compris l’histoire mais aussi d’aller parfois un peu plus loin. Par exemple, dans le cas des histoires évoquant le plurilinguisme ou la multiculture très présente dans nos crèches, je peux les interroger sur ce qui se passe à la maison concernant les langues parlées ou les habitudes alimentaires. Parfois la conversation évolue vers autre chose, un autre sujet. Je laisse à ce moment-là aux enfants une totale liberté de parole à partir du moment où ils respectent le temps de parole de chacun, lorsqu’ils ne parviennent pas à respecter cette consigne, je mets en place un bâton de parole afin de permettre à chacun d’avoir un temps de parole et d’écoute agréable et afin de me permettre de répondre de la façon la plus juste possible. Ces temps de parole sont d’une grande richesse pour moi comme pour eux. Pour certaines histoires très populaires aux yeux des enfants ou abordant des thématiques importantes (comme la gestion des émotions par exemple), j’ai des supports visuels sous forme de carte qu’ils peuvent manipuler.

Depuis peu, à la demande de certaines chargées de direction, j’ai mis en place en CE un temps de manipulation de livres qui ouvre aussi la parole. Ces séances se passent de la façon suivante : je mets en place, dans une salle séparée du module, des livres sur une table, un livre en face de chaque chaise. Les enfants s’assoient à table et regardent le livre qui se trouve en face d’eux. Je fais la même chose qu’eux en leur expliquant comment manipuler le livre et pourquoi il faut en prendre soin. Lorsqu’ils ont terminé de regarder leur livre, ils attendent qu’un autre enfant ait terminé et échangent leurs livres. Ce moment dure jusqu’à ce qu’ils manifestent l’envie de passer à autre chose. Durant ce moment, les enfants parlent de ce qu’ils voient dans les livres, reprennent les consignes énoncées, parlent parfois de tout autre chose aussi. L’étape suivante est la manipulation de marionnettes accompagnée de vocabulaire. Cette période se passe de la même façon qu’au Nido mais assis à table afin de leur offrir plus de stabilité. Le troisième moment est la lecture d’une histoire aimée et connue des enfants suivi d’un échange sur l’histoire, avec l’aide des cartes. À ma grande surprise, cette activité se passe avec une grande fluidité. Les enfants participent avec envie et concentration et les échanges langagiers y sont également très riches.

Par la mise en place de cette activité, je veux faire comprendre aux enfants, qu’il est nécessaire de prendre soin des livres, de les respecter. Lorsque l’on a demandé un jour à Maria Montessori d’apprendre à un groupe d’enfants la lecture et l’écriture, elle a aussi rencontré un problème au niveau du soin des livres : « Ils comprirent alors à quoi servaient les livres. Et à partir de ce moment, on peut dire que les livres commencèrent à être rentabilisés. Mais beaucoup d’enfants ayant trouvé une lecture intéressante, arrachaient la feuille pour l’emporter. Que de livres ! La découverte de la valeur des livres fut perturbante ; l’ordre paisible en était troublé et il fut nécessaire de punir ces petites mains passionnées qui détruisaient par amour. » (« L’Enfant » p.182) Ici on voit que si les enfants abîment quelquefois les livres, ce n’est en aucune façon de la malveillance mais une façon de se l’approprier. Ce que je constate, en effet, lors de mes visites dans les différentes crèches, c’est que la plupart des enfants aiment passionnément les livres et les histoires. L’apprentissage que j’essaie de transmettre avec cette nouvelle activité leur donnera, j’espère, de nouveaux outils qui leur serviront à utiliser un livre en le respectant.

Lire une histoire…

Écouter le langage verbal et détecter le langage non-verbal des enfants…

Observer les enfants évoluer au cœur de la période sensible du langage…

Quelle passionnante aventure !

III – La technique du jeu d’acteur au service de la lecture d’une histoire

La technique que j’ai acquise lors de mes études m’offre un outil précieux pour la pratique de mon métier. En effet, j’ai travaillé plusieurs heures par jour pendant plusieurs années afin de maitriser de façon presque instinctive ma voix et mon corps afin de les utiliser comme des outils au service d’un texte. J’ai acquis une plasticité émotionnelle qui me permet aujourd’hui de faire prendre corps aux histoires que je lis, de les rendre vivantes. Il est important de souligner qu’une fois cette maitrise rendue instinctive, il est important de la rendre invisible, de l’oublier. En effet, aux yeux du « public », la représentation ne doit pas être le fruit d’un effort mais se dérouler au contraire avec fluidité et légèreté. Lorsque nous sommes spectateurs d’un spectacle de cirque, il semble assez souvent que les trapézistes qui se promènent au-dessus de nos têtes réalisent ce spectacle pourtant incroyable sans aucun effort et la représentation qu’ils offrent à nos yeux semble d’une grande facilité. Or, nous sommes parfaitement conscients que cette finalité, cette maitrise technique, demandent un travail de plusieurs années. Ma voix, mon corps, mes émotions, sont mes outils de travail. Ils me permettent un phrasé précis, grammaticalement juste, une diction nette, un panel d’émotions disponible pour enrichir l’histoire.

a)     Phrasé

L’important dans un phrasé est de le rendre vivant. Les mots employés dans les histoires ne sont pas les miens, il faut donc que je me les approprie. Il est nécessaire lorsque l’histoire est nouvelle d’user de techniques précises qui vont me permettre de vivre l’histoire et d’y inclure les émotions souhaitées. La technique que j’ai apprise d’une façon théorique puis pratiquée afin de la rendre naturelle est issue d’une simple règle de grammaire. Il s’agit évidemment ici d’une grammaire passant par l’oralité puisque c’est le cœur de mon métier. Comment rendre l’oralité fluide et entendable (au sens compréhensible) pour de jeunes enfants ? Est-ce si différent que pour des adultes ? Pour les règles que j’applique dans la pratique de mon métier, je peux répondre non car, concernant le phrasé, la stratégie que j’ai choisie d’appliquer est la même que celle que j’appliquais lorsque je travaillais sur les textes de Jean Racine.

Si nous partons du principe que la principale utilité d’une phrase est la délivrance d’un message, voici comment nous pouvons rendre un texte lu palpitant, voici comment nous pouvons l’emplir de suspens afin d’accroître l’attention d’un public difficile.

Une phrase est composée de trois parties : la protase, l’apodose et le point d’acmé. La protase est le début de la phrase, la partie de la phrase où la voix monte, la partie qui précède la délivrance du message. L’apodose est la fin de la phrase, la partie de la phrase où la voix descend, la partie qui délivre le message. Le point d’acmé est le temps entre ces deux parties de phrase, il peut être plus ou moins long selon l’intensité du message transmis. Les alexandrins de Jean Racine ne possèdent aucune ponctuation, d’un point de vue théâtral, ils sont construits de cette façon.

Voici un exemple, extrait de Andromaque de Jean Racine (Acte III, Scène 8) :

« Songe songe Céphise à cette nuit point d’acmé cruelle
Qui fut pour tout un peuple point d’acmé une nuit éternelle 
Figure-toi Pyrrhus les yeux point d’acmé étincelants
Entrant à la lueur de nos palais point d’acmé brûlants
Sur tous mes frères morts se faisant un passage
Et de sang tout couvert point d’acmé échauffant le carnage
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants
Dans la flamme étouffés sous le fer point d’acmé expirants
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque point d’acmé éperdue
Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à point d’acmé ma vue
Voilà par quels exploits il sut point d’acmé se couronner
Enfin voilà l’époux que tu me veux point d’acmé donner »

De nombreux discours politiques sont également construits sur cette base. En effet, ce point d’acmé a pour but de relancer l’attention de son public. L’attention n’est pas, comme on pourrait le croire, relancée par une voix plus forte, plus intense mais au contraire par un silence…

Lors de ces silences que je laisse dans les histoires que je lis aux enfants, je sens presque toujours une attention accrue, qui se densifie, ce qui me permet parfois de laisser durer ce silence un peu plus longtemps.

Une diction claire est aussi extrêmement importante pour la bonne compréhension des enfants mais aussi pour leur apprentissage de la parole.

b)     Diction

« Une chose m’a toujours frappée : c’est la disproportion entre le temps que le jeune français dépense pour apprendre à écrire et celui qu’il sacrifie pour apprendre à parler. » extrait du Traité pratique de diction française écrit par Georges Le Roy, sociétaire de la Comédie Française et professeur au Conservatoire.

Les adultes qui s’occupent des enfants au sein des crèches sont souvent pris comme exemple par ceux-ci. Cet exemple, à mon avis, constitue leur premier apprentissage. La diction se doit donc de tendre le plus possible vers une grande justesse de prononciation, d’où l’importance de n’employer que sa langue maternelle pour s’adresser aux enfants.

Lors de la lecture d’histoire, cela se vérifie encore plus. En effet, les enfants aiment imiter les adultes lorsque ceux-ci lisent des histoires. Lors de manipulation libre, je constate souvent qu’ils tiennent le livre de la même façon que moi (tournée vers un public) et parlent de la même façon que moi en utilisant les mêmes intonations, les mêmes accents.

Le parler doit donc tendre vers le naturel tout en prenant soin d’être juste, net.

La bouche, la langue sont les outils qui nous servent à parler, à former, transformer les sons. Le diaphragme et l’appareil respiratoire nous permettent d’apporter de l’air en suffisance pour faire vibrer les cordes vocales qui donnent le son brut. Ce sont autant d’outils qui servent à l’oralité et dont nous devons avoir conscience pour valoriser une histoire. Comment apporter plus ou moins de volume sonore ? Comment dire une longue phrase sans s’interrompre pour reprendre de l’air ? Comment placer sa langue de la meilleure façon pour fabriquer l’exact son voulu ? Ces outils servant à l’oralité servent donc également l’interprétation et les choix émotionnels.

 Pour une bonne diction, quelques règles simples doivent être respectées :

  • La respiration : lorsque nous prononçons un son, de l’air venant des poumons est utilisé pour faire vibrer les cordes vocales et constituer le son. Il est donc nécessaire pour réaliser de longues phrases d’avoir une quantité d’air suffisante et d’utiliser cet air avec parcimonie. La meilleure respiration pour réaliser cela est la respiration abdominale, qui nécessite une grande détente. C’est cette respiration qui est utilisée par les bébés et lorsque nous dormons.

  • L’articulation : de nombreux exercices d’articulations existent. Ils sont utiles pour moi à titre d’entraînement. Une bonne articulation doit être intérieure. Elle ne doit pas changer le visage, faire grimacer. Il s’agit de placer la langue au bon endroit pour que le son partant des cordes vocales soit transformé de la meilleure façon. Par exemple pour faire un « A » il n’est pas nécessaire d’ouvrir la bouche à outrance. Il est cependant nécessaire d’abaisser la langue dans le fond de la bouche afin de laisser passer le son.

  • Les liaisons : les liaisons doivent être légères et choisies. Il ne s’agit pas de lier tous les mots ensemble, cela donnerait un ensemble trop chargé et presque incompréhensible. Il s’agit de lier avec facilité et naturel.

  • La ponctuation : lorsque la ponctuation est présente dans un texte, elle donne des indications de jeu et d’inflexion de la voix. Respecter cette ponctuation nous amène déjà vers une interprétation émotionnelle du texte lu. Cette ponctuation présente est d’autant plus importante qu’il s’agit des choix de l’auteur.

  • Les inflexions de la voix : une voix aigüe, grave, moyenne ou une voix forte, douce apporte quelque chose au texte, au jeu. Ce sont des éléments à maitriser en connaissant son propre aigüe naturel, son propre grave afin de pouvoir les solliciter lorsque les choix d’interprétation le demandent. De plus, si nous voulons obtenir une harmonie de jeu, les attaques des phrases doivent être douces et les fins de phrases, si elles doivent évidemment respecter la ponctuation, ne doivent pas perdre en intensité.

Valère Novarina, auteur et dramaturge contemporain, a assisté il y plusieurs années à la mise en scène de l’une de ses pièces. Étant trop interventionniste sur le travail du metteur en scène, on lui a demandé de partir. Suite à cet affront, il a écrit un texte aux acteurs que l’on peut trouver dans le recueil Le Théâtre des paroles. Il a intitulé son texte Lettre aux acteurs. Le début de ce texte est très significatif, en rapport direct avec le sens de mes explications :

« J’écris par les oreilles. Pour les acteurs pneumatiques. Les points, dans les vieux manuscrits arabes, sont marquée par des soleils respiratoires… Respirez, poumonez ! Poumoner, ça veut pas dire déplacer de l’air, gueuler, se gonfler, mais au contraire avoir une véritable économie respiratoire, user tout l’air qu’on prend, tout l’dépenser avant d’en reprendre, aller au bout du souffle, jusqu’à la constriction de l’asphyxie finale du point, du point de la phrase, du point qu’on a au côté après la course. »

Les fins de phrase ne doivent pas chuter. Elles doivent être habitées par ce soleil respiratoire…

Parfois, une simple technique vocale sera capable d’impliquer une émotion particulière. Par exemple, dans l’histoire Nina en Colère, lorsque la petite fille se fâche, je monte progressivement mon volume sonore en accélérant le rythme des mots jusqu’à la fin de la colère. Ensuite, je laisse un long silence, puis je reprends avec un volume très bas presque chuchoté, et un rythme très lent. Ces simples choix techniques impliquent une émotion forte. Je sens cette émotion corporellement mais aussi dans l’attitude des enfants qui durant ce long silence sont comme suspendus à mes lèvres.

c)     Faire naître une émotion, une intention

Tous ces principes, toutes ces techniques, comme je l’ai dit précédemment, doivent être oubliées, mises de côté, une fois maitrisées, pour laisser la place aux choix d’interprétation. Cette interprétation viendra de l’observation de la vie qui nous entoure.

Constantin Stanislavski, auteur de la formation de l’acteur, ouvrage de base qui sert à la pédagogie de nombreuses écoles de renom, écrit : « C’est votre sens du vrai, qui, en accord avec la conviction que vous avez en vos actes, vous empêchera de vous égarer dans une mauvaise direction. » En effet, la qualité du jeu d’un acteur vient du fait qu’il cherche la vérité émotionnelle. Comment être vrai ? Comment être juste ? Il s’agit de reproduire une émotion, un sentiment avec le plus de vérité possible. Et, quoi de plus véritable que nos propres vies, nos propres émotions, nos propres expériences ? Nous sommes nos meilleurs outils émotionnels. Il s’agit donc d’apprendre à reproduire, au service d’un texte, d’une histoire, une émotion déjà vécue en cherchant dans nos propres expériences mais aussi dans l’observation de la vie des personnes qui nous entourent. « Il nous faut donc étudier la vie des autres, s’en approcher aussi près que possible jusqu’à ce que, par sympathie, nous ressentions leurs propres sentiments » (C. Stanislavski)

Jouer avec ses émotions, lire ce qui se passe à l’intérieur de nous-même lorsque nous éprouvons un sentiment ou un autre, nous permettra de reproduire facilement ce sentiment. Il s’agit là d’un travail d’analyste émotionnel.

Les enfants de classe primaire font ça de façon instinctive en jouant à « On dirait que… », « On fait comme si… ». L’interprétation fluide et vrai viendrait-elle du fait que nous acceptons de redevenir des enfants ? … Que nous acceptions que notre œil d’adulte scrute et observe notre âme d’enfant ?… Oser éprouver des émotions, des sentiments plus ou moins forts, voilà le secret ! Il s’agit d’oser. Oser être ridicule. Oser jouer, oser s’amuser avec ses propres émotions. La peur du ridicule est le pire ennemi de l’interprétation. Toutes ces techniques sont très importantes dans la pratique de mon métier, ce sont mes outils de travail. Mais le plus important reste de les oublier afin de donner à mon métier la fantaisie, la légèreté nécessaire à sa pratique et non la rigidité technique.

Conclusion

Dans La petite sorcière qui semait des contes, Jean-Christophe GARY nous livre ce message : « Dans un monde où la communication indirecte (réseaux sociaux, mails, texto, …) est devenue la principale source d’échanges humains, nous avons tous la sensation de devenir inhumains…. Dans ce monde, la parole in vivo apparait donc dorénavant fondamentale pour préserver notre humanité ».

Quoi de plus vivant que la lecture d’une histoire ? Juste la lecture d’une histoire sans que celle-ci devienne le support ou le prétexte à autre chose, sans mise en scène époustouflante… Une simple lecture d’histoire et le plaisir de la recevoir. Mon objectif est de donner aux enfants le goût du plaisir du livre et de la lecture. L’objectif est l’histoire. L’objectif est la conversation qui suit. Les bénéfices secondaires sont le langage, les outils émotionnels acquis grâce à ces lectures.

De plus, la lecture d’histoires leur apporte de nombreux bénéfices pédagogiques : enrichissement des corpus grammaticaux et lexicaux, compréhension de la structure narrative qui va déboucher sur la construction d’une structure de pensée, accroissement de l’imagination qui structure l’intelligence.

J’aimerais que les enfants qui m’écoutent parfois avec tant d’attention soit de futurs lecteurs, de futurs amoureux des livres, des beaux mots et de la littérature. Qu’ils aient, comme moi, le plaisir de la première page et le déchirement de la dernière. Qu’ils aiment échanger avec les humains qui les entourent sur leurs futures lectures autour d’un moment convivial, d’un moment entre humains…

Anaïs Leriche
Conteuse

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